Manifeste de la communauté Hip-Hop contre la montée des idées racistes et xénophobes, et le danger de l'accession du RN au pouvoir en France
Introduction
Nous, artistes, activistes, amatrices et amateurs, passionné·es de culture Hip-Hop. Nous venons de partout : des grandes villes comme des campagnes, des quartiers populaires, des Outre-mer comme des zones rurales. Nous sommes de toutes origines, de toutes confessions ou d'aucune, hommes, femmes, quelle que soit notre orientation, et nous vivons toutes et tous sur le territoire français. Notre culture s'est construite sur le rassemblement, le partage et la tolérance, en accord avec les valeurs de la République, jamais sur l'exclusion. Notre humanisme est notre identité et notre force. Il devient urgent de mettre cette force au service du combat contre l'idéologie raciste qui gangrène notre société. Ce combat, nous le menons contre toutes les formes de racisme et de discrimination, d'où qu'elles viennent.
« Qui prétend faire du rap sans prendre position ? »Calbo (Arsenik)
I. Histoire
Il faut rappeler à ceux qui l'ont oublié l'histoire de ce pays. Pendant plus de quatre siècles, la France a colonisé l'Afrique du Nord, l'Afrique subsaharienne, les Antilles et l'Indochine, y puisant des ressources, des richesses et des hommes, notamment pour ses guerres. À ceux qui parlent aujourd'hui de « grand remplacement », il faut opposer les faits : il n'y a ni complot ni substitution, mais le résultat logique et assumé de choix politiques et économiques faits par la France coloniale. Nier cette histoire, c'est nier la réalité de l'histoire de France. Pendant les Trente Glorieuses, la France a fait appel massivement à l'immigration pour faire tourner ses usines et bâtir sa prospérité industrielle. Pour loger ces travailleurs venus notamment du Maghreb, d'Afrique subsaharienne, du Portugal ou d'Italie, l'État a construit les grands ensembles, ces cités souvent érigées à la hâte, à côté des usines qui avaient besoin de leurs bras. Cette histoire a façonné le visage de la France d'aujourd'hui : nos villes, nos quartiers, nos populations sont le fruit direct de ces choix politiques et économiques. C'est dans ces mêmes cités, nées de cette histoire, qu'est née la culture Hip-Hop française, portée en grande partie par les enfants de cette immigration. Nous ne sommes pas un accident de l'histoire de France, nous en sommes une conséquence directe et assumée.
« Nous ne pouvons laisser à nos seuls ennemis d'hier et d'aujourd'hui le monopole de la pensée, de l'imagination et de la créativité ! »Thomas Sankara
II. Contexte
Nous vivons au soi-disant « pays des droits de l'Homme », où des lois sont censées nous protéger et sanctionner tout acte et tout propos raciste. Pourtant, une partie de la classe politique a repris à son compte le discours de l'extrême droite, contribuant largement à banaliser les idées racistes et xénophobes à travers toute la société. Les médias n'y échappent pas : il est intolérable qu'il existe aujourd'hui en France des médias (chaînes TV, radios, journaux, magazines…) consacrés à la propagande raciste.
Ce travail de banalisation de la pensée raciste ne doit rien au hasard : il est aussi le fruit d'une stratégie médiatique assumée. Depuis que Vincent Bolloré a décidé de mettre ses entreprises (médias et maisons d'édition notamment) au service de son projet politique réactionnaire, sa chaîne CNews a offert une tribune quotidienne à des figures d'extrême droite, au point que le régulateur de l'audiovisuel (l'Arcom) a été sommé par le Conseil d'État de renforcer son contrôle sur son pluralisme. Ce n'est pas un cas isolé : c'est l'ensemble du champ médiatique qui doit être questionné. Le magazine Frontières affiche une ligne ouvertement identitaire, et son entrée récente dans le giron du groupe Bolloré illustre la concentration croissante de ces médias entre les mêmes mains. Valeurs Actuelles, plusieurs fois condamné en justice pour racisme, a vu sa ligne se radicaliser au fil des années. Même Marianne, historiquement classé à gauche, entretient aujourd'hui une ambiguïté sur certains sujets qui interroge une partie de ses propres lecteurs. Jusqu'au service public : la décision de la direction de Radio France d'intégrer Charles Sapin, cadre de Valeurs Actuelles, comme chroniqueur sur France Inter a provoqué une grève des salariés, dénonçant une rupture du cordon sanitaire qui protégeait jusque-là l'audiovisuel public de l'extrême droite. Quand les médias, et les chaînes d'information en continu en particulier, deviennent des machines de propagande, ce n'est plus la liberté d'expression qui est en jeu, mais la fabrique du consentement à la haine.
La police, la gendarmerie et d'autres corps de métier de l'État sont eux aussi gangrenés par un racisme rampant. Cette réalité a des noms et des visages. Adama Traoré, mort en 2016 après son interpellation à Beaumont-sur-Oise. Théo Luhaka, gravement blessé lors d'un contrôle en 2017. Nahel Merzouk, 17 ans, tué d'un tir à bout portant lors d'un contrôle routier à Nanterre en 2023. Ces noms ne sont pas des exceptions isolées : plusieurs études et rapports, notamment ceux du Défenseur des droits, pointent une probabilité bien plus élevée pour les jeunes hommes perçus comme noirs ou arabes d'être contrôlés au faciès, et les violences dans les quartiers populaires et en marge des manifestations sont documentées par des journalistes, des associations et des instances de contrôle. Ce racisme n'est pas qu'une affaire de terrain : en 2020, l'enquête du média StreetPress a révélé des groupes Facebook privés réunissant des milliers de policiers et de gendarmes, où circulaient en toute impunité messages racistes et appels à la haine. Ce n'est pas un problème de « quelques brebis galeuses », mais un racisme structurel qui traverse l'institution.
Comment un service public peut-il être correctement rendu à la population si des fonctionnaires travaillent avec cette idée qu'un bon Français doit être blanc, hétéro et catholique ? Combien de violences policières allons-nous encore laisser passer sans nous lever, sans nous unir ? Combien encore de discriminations, d'humiliations ? Combien de propos racistes tenus par des politiques, des représentants des forces de l'ordre, des personnalités ou de simples citoyens devront encore rester impunis ? Encore combien de morts ?
III. Quel contre-pouvoir ?
Dans toutes les villes où des maires RN sont aux commandes, la culture est maltraitée, spectacles et concerts sont annulés sous prétexte qu'ils ne seraient pas assez français. Imaginons les dégâts que ce parti causerait à l'échelle du pays s'il accédait au pouvoir. Les artistes Hip-Hop, les acteurs associatifs et les collectivités territoriales qui s'engagent dans les cultures urbaines seront en première ligne quand il s'agira de supprimer ou de couper les subventions, d'annuler des concerts ou d'interdire des événements : nous serons parmi les premiers à subir la censure du RN.
Notre arme, c'est notre art, nos voix, nos stylos, nos corps, nos bombes de peinture. Face à la montée du racisme, face à l'intolérance, face à l'injustice et à ces attaques, nous ne pouvons plus rester silencieux. Il est temps d'engager le rapport de force. Il est temps que nous, activistes et amateurs de culture Hip-Hop, combattions frontalement cette idéologie avec nos armes et à travers notre culture.
Ces élections présidentielles de 2027 sont l'occasion pour le mouvement Hip-Hop de se rassembler, de réunir les pratiquants de chaque discipline autour d'un but commun : redonner un rôle social et politique au Hip-Hop. Au-delà des élections, notre mouvement a l'occasion soit de continuer à écrire son histoire, soit, au contraire, de s'enfermer dans une absence de réaction face aux urgences du pays. Le mouvement Hip-Hop français, comme la France, est à un tournant de son histoire.
« Chaque génération doit, dans une relative opacité, découvrir sa mission, la remplir ou la trahir. »Frantz Fanon
IV. Nos combats
Le Hip-Hop a toujours eu cette fonction sociale de transmettre et d'accompagner la jeunesse, à travers la pratique de ses disciplines, mais également par l'éducation et la transmission de valeurs : « Each One, Teach One ». C'est pourquoi le collectif apporte son soutien à tous les mouvements sociaux et collectifs en lutte à travers le monde, en particulier à la jeunesse, dont le mouvement lycéen en France redonne l'espoir de lutter. Notre volonté, plus que jamais, est d'accompagner la jeunesse dans ses revendications et de lui apporter tout le soutien nécessaire à son émancipation.
Le collectif lutte aussi aux côtés des femmes, des minorités de genre et des personnes LGBTQ+ qui manifestent pour leurs droits et contre les violences et le harcèlement sexistes et sexuels. Nous condamnons toutes ces violences, quels que soient ceux qui les exercent, y compris au sein de notre propre mouvement. Car nous ne fermons pas les yeux : la misogynie existe aussi dans le Hip-Hop, et la combattre fait partie de notre responsabilité. Les femmes ont été là dès les origines : danseuses, DJ, graffeuses, MC, et c'est aussi grâce à elles que ce mouvement s'est construit.
Nous inscrivons aussi ce combat dans le contexte d'une société qui stigmatise le Hip-Hop et le réduit à la misogynie. L'industrie du rap, une grande partie des productions, des plateformes et des médias mainstream préfèrent mettre en lumière des messages rétrogrades, sexistes et consuméristes, entraînant ainsi une partie de la jeunesse dans des logiques autodestructrices : l'argent facile, la violence, le mépris de soi et des autres. Pendant ce temps, les artistes porteurs de messages et de valeurs qui pourraient aider à soigner notre société malade restent dans l'ombre.
Le Hip-Hop a toujours été un mouvement fédérateur, avant-gardiste, humaniste et spirituel, au sens où il donne souvent un sens à la vie de celles et ceux qui le pratiquent. Il a permis d'élever les consciences, de rassembler les hommes et les femmes, et de transcender les différences de classe, de couleur et de croyance. Le Hip-Hop sauve des vies tous les jours.
Nous sommes à un moment historique de l'humanité. Ce que nous traversons dépasse les frontières françaises : les menaces sont partout. Le racisme et la xénophobie ont conquis des territoires et des cœurs partout dans le monde, des États-Unis à l'Italie ou, plus récemment, à l'Allemagne. Nous sommes solidaires de celles et ceux qui continuent à s'y opposer malgré la répression. Ainsi, partout dans le monde et en particulier en France, l'extrême droite s'organise vite : nous devons en faire de même, car notre cause est juste, et pour cela nous vaincrons. « Oser lutter, savoir vaincre. »
Nous sommes un concentré de toutes les luttes d'émancipation d'hier et d'aujourd'hui : de la jeunesse des quartiers de France aux habitants des Outre-mer, en passant par les agriculteurs, les habitants des zones rurales, les enfants de Gaza, les minorités, ou les femmes qui continuent de lutter pour leurs droits, ici et ailleurs.
« Le monde de demain, quoi qu'il advienne nous appartient, la puissance est entre nos mains, alors écoute ce refrain… »Kool Shen (NTM)
V. Résolutions
Une partie essentielle du combat se joue aussi dans les urnes. En 2027, l'élection présidentielle puis les élections législatives qui suivront seront décisives. Voter n'est pas seulement un droit, c'est une responsabilité. Nous voterons pour nous, mais aussi pour celles et ceux qui ne le peuvent pas : les étrangers qui vivent, travaillent et paient leurs impôts ici sans avoir le droit de vote, et les personnes privées de leurs droits civiques. Nous voterons pour nos parents, qui ont bâti ce pays, et pour nos enfants, qui en hériteront. Nous devons pousser les membres de nos familles et de notre entourage à voter, et leur faire comprendre l'utilité de ce geste. Les dernières élections municipales ont montré à quel point nous représentons une force primordiale, quand de nombreux maires issus des quartiers populaires, engagés localement, ont été élus sous la bannière de listes citoyennes.
À ce propos, nous refusons l'instrumentalisation et la récupération du mouvement Hip-Hop par quelque parti politique que ce soit. Aux partis qui se revendiquent de gauche ou de la lutte pour la justice sociale, nous demandons un engagement réel, dans les mots comme dans les actes, notamment avec une reconnaissance institutionnelle et politique de la culture Hip-Hop, un soutien fort à ses acteurs et à la pratique de ses différentes disciplines, et aux artistes aux valeurs humanistes qui font la grandeur de cette culture et qui diffusent, à travers leurs créations, des images positives et progressistes. Nous leur demandons également la reconnaissance de l'histoire coloniale et post-coloniale de la France. En parallèle, nous demandons un engagement fort en faveur des quartiers et de leurs populations dans tous les secteurs où il y a urgence : éducation, logement, accès aux services publics, sécurité, culture ; un engagement à construire avec les acteurs locaux que sont les associations, les collectifs et les habitants.
Pour autant, notre combat ne s'arrête ni au vote ni aux seules élections de 2027. À moyen et long terme, notre ambition est de bâtir un collectif incontournable d'acteurs du mouvement Hip-Hop, capable de peser dans le débat national et de s'imposer comme une force au service de notre culture et de ses valeurs humanistes et progressistes.
Nous demandons que toutes les structures et personnes qui se revendiquent du Hip-Hop et qui tiennent des écoles de danse, organisent des événements, concerts, battles de rap et de danse, sessions graffiti ou autres, prennent à leur compte ce combat, organisent dans leur quotidien et dans leurs événements des sensibilisations et des débats sur l'importance de cette lutte, et favorisent la création ou la diffusion d'œuvres en résonance avec ce combat historique.
Nous demandons à tous les médias (radio, web, réseaux sociaux, journaux) dits Hip-Hop de relayer, d'informer et d'organiser la lutte contre le racisme. Toute contribution compte : tout soutien d'artistes, qu'ils soient de la nouvelle ou de l'ancienne école, est indispensable pour combattre le RN et tous les groupes identitaires et racistes qui propagent ces idées rétrogrades et ultraviolentes. Nous sommes une culture unique dont la spécificité est son impact social et sa capacité à émanciper les habitants des quartiers populaires : nous devons imaginer de nouvelles formes de mobilisation et de diffusion pour mener cette lutte partout dans le pays, et créer des relais dans toutes les régions de France et d'Outre-mer.
Conclusion
Nous sommes une force, nous représentons le Hip-Hop français, nous représentons la France. DJ, B-girls, B-boys, graffeurs, beatboxeurs, rappeurs, rappeuses, danseurs, danseuses, activistes, journalistes, artistes, cinéastes, photographes, producteurs, le temps est venu de nous unir à nouveau, de mettre de côté les egos, les différends qui nous ont opposés ou qui nous opposent, et d'avancer ensemble pour faire entendre nos voix et « oser inventer l'avenir ».
Multiplions les rassemblements, les événements et les créations, mobilisons-nous par tous les moyens nécessaires pour faire résonner nos voix jusque dans les cœurs de ceux dont les idées sont corrompues par la peur, l'ignorance et la haine…
Peace, Love & Unity